La Tradition Primordiale

Gwendolyn Taunton

Traduit par Sylvain Saboua[spacer height=”20px”]

 

primordial traditionsLa Tradition Primordiale est un terme obscur et largement mal compris, et, bien qu’utilisé à plusieurs reprises dans les travaux de René Guénon et Frithjof Schuon, il reste toujours en grande partie indéfini. La plus claire description de la Tradition Primordiale se trouve peut-être chez un auteur plus récent, Huston Smith, un professeur de Religion Comparée qui a été le premier à utiliser la Tradition Primordiale comme un substitut au terme de philosophie éternelle (sophia perennis). Smith tente de justifier cette substitution au début de son œuvre majeure Vérité Oubliée : La Tradition Primordiale dans l’introduction.

« Le lecteur reconnaîtra l’affinité de cette thèse avec ce qui a été appelé “la philosophie éternelle”. Je n’ai pas de problème avec cette expression, mais pour souligner le fait que cette philosophie particulière n’a vu le jour nulle part, ni n’a réussi à se maintenir opérativement, hormis dans un contexte cultique – un contexte qui transforme les vies autant que les pensées – je préfère la désignation moins exclusivement intellectuelle “la tradition primordiale” (“primordial: existant…depuis le commencement; fondamental”). » [1][spacer height=”20px”]

Le motif de Smith pour choisir cette base est aisément compréhensible – de son statut actuel, existant purement en tant qu’école de pensée philosophique, la philosophie éternelle se place en dehors de l’existence mondaine quotidienne, et se manifeste comme un phénomène purement intellectuel – l’adaptation de ladite expression en “Tradition Primordiale” donne à cette école de pensée une présence mondaine et tangible, n’existant plus uniquement dans un contenu cérébral; la Tradition telle qu’épousée par Huston Smith devient accessible par la majorité. Bien que la citation de Smith ci-dessus explique immédiatement que la Tradition Primordiale est un nom de substitution pour la philosophie éternelle, si nous demandions à l’individu lambda s’il pouvait nous expliquer la signification de “philosophie éternelle”, nous recevrions probablement un loquace ‘non’ en guise de réponse, accompagné d’un regard vide. Donc, pour découvrir le sens de la Tradition Primordiale, nous devons nécessairement commencer par expliquer la nature de la philosophie éternelle.

La philosophie éternelle, également connue comme ‘philosophia perennis’ (latin) était utilisée par Gottfried Leibniz pour désigner la philosophie commune, éternelle, qui sous-tend toutes les religions, et en particulier leurs composantes mystiques ou ésotériques – en ce sens, elle est aussi similaire à l’idée Hindoue de Sanatana Dharma. En tant que telle, la philosophia perennis est une transmission intellectuelle de savoir, basée sur l’étude des religions, non séparément les unes des autres, mais plutôt dans un ensemble où les idées sous-jacentes convergent, indépendantes du concept de communitas (comme définit par Victor Turner, comme l’aspect social dans la religion). Normalement, à cause des limites culturelles exercées par le concept de communitas, “les religions sont coupées les unes des autres par des barrières d’incompréhension mutuelle”[2]. Schuon va plus loin dans le développement sur la nature de cette barrière culturelle en affirmant que “il n’y a pas de différence métaphysique ou spirituelle entre une vérité manifestée par des faits temporels et une vérité exprimée par d’autres symboles, sous une forme mythologique par exemple; les modes de manifestation correspondent aux exigences mentales des différents groupes de l’humanité.”[3] Ici nous voyons exprimée la notion que les symboles trouvés dans la religion ont été assimilés à des valeurs de vérité – ce qui réside à la racine de l’incompréhension mutuelle et des contresens entre les cultures n’est pas que certaines religions puissent être par nature fausses ou différentes des autres, mais plutôt que le principe de communitas, le mode social et communautaire du comportement religieux déforme et cache l’essence des symboles eux-mêmes. Les mêmes liens de comportement religieux communautaire qui servent à unir une communauté en tant qu’un groupe culturel distinct peuvent également entraver le processus de compréhension des différentes traditions religieuses.[spacer height=”20px”]

Ceci est assez proche de l’interprétation que fait Kant de la manière dont la solidarité religieuse est définie; non pas par le sens universel du symbole (ou dans ce cas la Tradition Primordiale) mais plutôt par la manière dont les symboles sont interprétés et appliqués au comportement social à l’intérieur d’une communauté ou d’une culture spécifique.[spacer height=”20px”]

Comme le voit Kant, une véritable solidarité religieuse ne repose en aucune manière sur l’aveu d’un symbole uniforme ou de croyances; Kant suspecte de telles formules de croyance de contribuer plus à un esprit d’hypocrisie dans le for intérieur des individus et entre eux qu’à autre chose. Ce qui unit les croyant en une religion rationnelle n’est pas le contenu de leurs croyances mais leurs penchants moraux et leur propension à associer leur vocation morale avec la pensée de Dieu.[4][spacer height=”20px”]

Selon Schuon, le lien qui connecte les nombreuses différentes chaînes de pensée religieuse est la gnose, ou la philosophia perennis (qui a déjà été expliquée comme étant homologue à la Tradition Primordiale). Donc, déterminer comment une transmission ‘fluide’ de savoir peut se produire entre différentes communautés et groupes sociaux, et comprendre intégralement ce qu’est la Tradition Primordiale, requiert, comme un a priori, une définition claire et basique de comment la gnose est à comprendre dans ce contexte. Revenant encore aux écrits de Schuon, un important aspect de sa philosophie est qu’il fait une distinction entre gnose et écriture sacrée, cette dernière étant considérée par Schuon comme statique et permanente.[spacer height=”20px”]

Le mode de manifestation de la gnose est ‘vertical’ et plus ou moins ‘discontinu’; il est comme le feu et non comme l’eau, dans le sens que le feu émane de l’invisible et peut y disparaître à nouveau, alors que l’eau a une existence continue; mais les écritures sacrées restent la base nécessaire et immuable, la source de l’inspiration et le critère de toute gnose.[spacer height=”20px”]

Ce qui apparaît immédiatement dans cet extrait est que Schuon attribue à la gnose un caractère intangible et imprévisible, en comparant ses qualités au feu. Bien que l’enseignement et les écritures alimentent et nourrissent la gnose, ultimement le pouvoir conducteur et modus operandi de la gnose est la philosophie éternelle et Tradition Primordiale, qui est le langage du symbole, que l’on trouve dans l’interprétation des écritures et des arts sacrés.[spacer height=”20px”]

Les symboles, les images, la sémiotique – malgré la richesse et pléthore des comptes-rendus de l’exploration du monde intérieur de l’homme par le moyen du mythe et de la légende, la science du subconscient est longtemps tombée dans l’indifférence, étant ravivée seulement dans des temps relativement récents à travers les travaux de Carl Gustav Jung (Psychologie Analytique), James Hillman (Psychologie Archétypale) et Mircea Éliade (Histoire des Religions). Cela a pris presque 2000 ans de reconquérir le savoir et la puissance inhérents au discours mythologique – une preuve presque irréfutable que des méthodes empiriques ne peuvent pas quantifier le cœur de toute croyance religieuse; nommément la sagesse. Pour citer René Guénon -[spacer height=”20px”]

« Les vérités qui étaient autrefois accessibles à tous les hommes sont devenus de plus en plus cachées et difficiles à atteindre; ceux qui les possèdent sont de moins en moins nombreux, et, si le trésor de la sagesse « non humaine », antérieure à tous les âges, ne peut jamais se perdre, il s’enveloppe de voiles de plus en plus impénétrables, qui le dissimulent aux regards et sous lesquels il est extrêmement difficile de le découvrir. C’est pourquoi il est partout question, sous des symboles divers, de quelque chose qui a été perdu, en apparence tout au moins et par rapport au monde extérieur, et que doivent retrouver ceux qui aspirent à la véritable connaissance » [6][spacer height=”20px”]

Perdu dans le consumérisme moderne, le sens du symbole, l’interprétation de la gnose elle-même, est maintenant obscurci – l’enveloppe exotérique reste, liant les enseignement les uns aux autres, mais le cœur intérieur, la tradition ésotérique qui voilait les mystères les plus haut dans la complexité et le decorum des symboles, s’est dissoute, s’écroulant de l’intérieur pour laisser derrière seulement le corpus extérieur des enseignements. Savoir, comprendre – cela est le cœur de la gnose, et c’est la perte de cet élément insaisissable de la religion qui cause le désespoir de Guénon.[spacer height=”20px”]

Le Monde Moderne est réellement un monde dans lequel Dieu est Mort – mais curieusement, cette célèbre phrase d’accroche de Nietzsche n’est pas aussi athéiste que beaucoup le prétendent. Quand Zarathoustra a exprimé sa grande proclamation, Nietzsche connaissait bien ses conséquences. La phrase elle-même est une inversion des tables de valeurs de la société de son époque – c’est la dévaluation de la plus haute valeur. Nietzsche savait le vide que cela allait créer dans la vie spirituelle de l’homme, et c’est ici qu’il devient capital qu’il soit reconnu comme un penseur important sur la religion et sur la philosophie, car il a postulé nombre de concepts qui sont loin d’un sentiment purement athéiste. Ses rejets et attitudes envers la religion sont une réaction à la doctrine chrétienne de son époque – aux fins desquels ce n’est pas une simple coïncidence qu’il choisisse Dionysos comme l’adversaire du ‘Crucifié’. Même sans considérer la passion de Nietzsche pour la Grèce Païenne, nombre de ses pensées sont d’une profonde signification pour notre compréhension de la Tradition Primordiale, comme le “Ur-Eine” (Un-Primordial).[spacer height=”20px”]

« Le Ur-Eine – l’unité primale des choses […] Plus tard le Ur-Eine est un autre genre de monde phénoménal, un qui ne nous est pas connaissable. Mais quelle que soit l’interprétation des différentes étapes du développement de Nietzsche, le Ur-Eine représente son désir torturé d’atteindre les plus profondes dimensions de l’être “qui nous sont inconnues”. »[spacer height=”20px”]

Le concept de l’Ur-Eine est aussi similaire au vaste Inconscient Collectif, tel qu’il a été théorisé par Carl Jung, un pionnier passé dans le champ de la psychologie à l’époque encore émergeant. Du point de vue de l’hypothèse de Jung concernant l’Inconscient et l’influence des rêves et des symboles sur la vie éveillée de l’homme, il est bien connu que Jung puisait abondamment dans les sources mythologiques, appliquant des interprétations interculturelles aux phénomènes se déroulant dans la psyché, tels les archétypes. Les archétypes sont un type d’universel (similaire à ce qui était épousé par Platon dans sa propre interprétation des Universels), dont d’un côté on peut dire qu’ils contiennent une vérité purement abstraite, et qui pourtant de l’autre peuvent aussi inférer qu’en tant qu’une occurrence absolue d’une valeur tautologique, les archétypes en question possèdent également une existence métaphysique. Jung lui-même était bien conscient du fait que sa théorie plaçait les archétypes dans une région liminale frontière entre le matériel et l’immatériel, et lui-même mentionnait les archétypes comme ‘psychoïdes’.[spacer height=”20px”]

Les archétypes semblaient pour lui assez proches des modèles qu’il voyait émerger dans les théories et expérimentations de la physique du vingtième siècle pour qu’il conclue que les archétypes sont des psychoïdes. Par cela nous voulons dire qu’ils forment la matière (nature) aussi bien que l’esprit (psyché). Ils transcendent la rupture entre les deux et sont neutres, ne favorisant aucun des deux par rapport à l’autre. [7][spacer height=”20px”]

Les archétypes, fonctionnant comme ce que Jung appelle les psychoïdes, opèrent en fait également au niveau des ‘Formes-Dieux’ en ce qu’ils sont eux-même symboles et/ou représentations des divinités respectives. Élaborant à partir de cela en relation à son propre système de croyances, Jung exprime le fil d’idées suivant.[spacer height=”20px”]

« Nous savons que les images-Dieu jouent un grand rôle dans la psychologie, mais nous ne pouvons pas prouver la [réelle] existence de Dieu. En tant que scientifique responsable, je ne vais pas prêcher mes convictions subjectives et personnelles que je ne peux pas prouver… Pour moi, personnellement parlant, la question de savoir si Dieu existe ou pas est totalement futile. Je suis suffisamment convaincu des effets que l’homme a toujours attribué à un être divin. Si je devais exprimer une croyance au-delà de ça… cela montrerait que je ne base pas mes opinions sur des faits. Quand les gens disent qu’ils croient à l’existence de Dieu, cela ne m’a jamais impressionné le moins du monde. Ou bien je sais quelquechose et donc je n’ai pas besoin d’y croire; ou j’y crois parce que je ne suis pas sur que je le sais. Je suis tout à fait satisfait par le fait que je connais des expériences que je ne peux éviter d’appeler numineuses ou divines. » [8][spacer height=”20px”]

Ce passage illustre largement le fait que Jung ne basait aucune de ses théories sur les archétypes ou psychoïdes sur une croyance dans le divin; ses idées étaient, au moins selon son raisonnement, basées sur des faits véritables qu’ils savait exister. De ce fait, le débat dogmatique entre la science et la religion s’écroule – car l’étude de la religion en tant qu’archétypes et symboles fournit une preuve empirique d’idées récurrentes au-delà des régions auxquelles on s’attendrait par le moyen d’un contact interculturel normal. Donc, les symboles de la religion et du mythe sont transportés de simple métaphore à un système de vérités universelles qui vont se rencontrer dans toutes les traditions religieuses authentiques. Le symbole, donc, devient bien plus qu’une représentation picturale d’un incident ou ‘forme-Dieu’; mais il s’agit plutôt d’une manifestation inférieure du sujet/objet représenté, et ceci est le cœur au fondement de la compréhension de tout art sacré. Selon les mots de Frithjof Schuon, “la compréhension de quelque symbole est assez pour considérer la nature de sa forme, deuxièmement sa définition doctrinale, et, donc, traditionnelle, et finalement les réalités spirituelles et métaphysiques dont le symbole est l’expression.” [9] C’est précisément pour cette raison, que la religion et l’art seront toujours liés de manières qui pour beaucoup apparaîtront inexplicables. Il est extrêmement commun à la fois dans la philosophie de l’art et dans la philosophie de la religion, d’expliquer les deux sujets comment manquant un sens de but défini – d’où l’antique question, “qu’est-ce que l’art ?” ou “qu’est-ce que l’expérience religieuse ?” La science et la logique échoueront toujours à expliquer l’art et la croyance religieuse, car les deux reposent en dehors de la sphère de la preuve scientifique et des vérités mathématiques. Il est communément accepté par les académiques étudiant la philosophie de la religion aujourd’hui qu’une attitude purement empirique pour expliquer la croyance religieuse se soldera toujours par un échec.[spacer height=”20px”]

Bernard Williams, peut-être le philosophe analytique et moral le plus distingué écrivant au tournant du vingtième siècle, a spéculé qu’il pourrait y avoir quelquechose à propos de la compréhension éthique qui la rende par nature inadaptée à l’exploration par les méthodes et techniques de la philosophie analytique seule. Si cela est vrai, le propos peut s’appliquer a fortiori à la religion, dans la mesure ou les attitudes religions, encore plus que les attitudes morales, semblent souvent comprendre des éléments qui résistent à l’analyse logique. [10][spacer height=”20px”]

Ni la valeur de l’art ni la valeur de la religion ne peuvent être expliquées par un recours à la logique et aux systèmes de pensée empiriques seuls. Plutôt, les deux sujets, partageant une origine commune dans la Conscience Primordiale, sont plus apparentés qu’ils ne sont en opposition. La fonction de l’art et la fonction de la religion opèrent toutes les deux à un niveau d’esthétiques subliminales – une œuvre d’art réussie capture la même expérience qu’une expérience réussie du divin – elle élève l’état mental à ce que je vais maintenant appeler un état de pathos ou un appel à l’émotion qui s’efforce de retrouver l’état original de l’artiste ou du prêtre. C’est cet état altéré de pathos émotif qui est répliqué dans l’observateur à travers la transmission d’un meme ou du media de pensée qui détermine le succès ou l’échec d’une œuvre d’art ou d’un acte rituel ou sacré. C’est aussi ce que le philosophe Tantrique Abhinavagupta cherchait à exprimer dans sa théorie des arts, et qui corrèle avec sa théorie du rasa. Notamment nous pouvons aussi trouver l’importance du “goût” exprimé dans la théorie de l’art du philosophe occidental David Hume. De la même manière, Nietzsche a également relevé la similarité entre les arts et l’expérience religieuse, concluant que le chemin actuel de la religion (signifiant ce qui est dérivé du relativement moderne courant judéo-chrétien) était seulement une forme que la spiritualité pourrait avoir prise, car Nietzsche dit que “L’art et non la moralité est la véritable activité métaphysique de l’homme.”[11] John Cottingham élabore plus avant sur les liens entre la morale et l’expérience artistique dans son œuvre the Spiritual Dimension (La Dimension Spirituelle) :[spacer height=”20px”]

« Notre expérience religieuse (et morale et artistique) implique des manières transformatrices de voir la réalité. Et cela pointe, incidemment, vers quelquechose d’un changement de pa[spacer height=”20px”]radigme quand nous nous intéressons, par exemple, à une partie de ce qui a été considéré des arguments traditionnels pour l’existence de Dieu. Tout manuel standard dans la philosophie des religions mentionne les arguments ‘par l’expérience religieuse’, ou ‘par l’expérience morale [artistique]’, comme si ce qui était impliqué était un genre d’inférence depuis une sorte d’acte – grossièrement un fait à propos d’un certain genre d’occurrence subjective – jusqu’à une conclusion à propos d’un supposé objectif lien ou cause extérieure pour l’expérience correspondante. » [12][spacer height=”20px”]

Le sujet de la connexion entre l’art des symboles et l’expression religieuse est aussi largement traité par Frithjof Schuon :[spacer height=”20px”]

« Dans les spéculations à propos des éléments formels ce serait un handicap de manquer de cette fonction artistique de l’intellect. Une religion est révélée, non seulement par sa doctrine, mais également par sa forme générale, et celle-ci a sa beauté caractéristique propre, qui est reflétée dans tous ses aspects depuis sa “mythologie” jusqu’à son art. L’art sacré exprime la Réalité en relation à une vision spirituelle particulière. Et l’intelligence artistique voit la manifestation de l’Esprit alors que l’œil voit des fleurs ou des jouets. » [13][spacer height=”20px”]

Cette études des symboles n’est absolument pas un sujet simple – pour Schuon c’est une science précise. Elle n’est pas non plus purement limitée au symbolisme – Schuon, comme d’autres auteurs avant lui, y lie l’expérience mystique des arts sacrés, qu’il définit comme un type unique d’intelligence, distincte du plus terrestre et des aspects de la cognition. Quand il tente d’expliquer la science des symboles, la définition de Schuon est tout autant complexe; l’interprétation d’un symbole comme un objet singulier n’est pas considérée suffisante pour comprendre ses qualités inhérentes – plutôt, ce sur quoi doivent s’étendre les traducteurs des sémiotiques religieuses, c’est la relation des symboles à d’autres qualités, propriétés, objets et contextes individuels :[spacer height=”20px”]

« La science des symboles – pas simplement une connaissance des symboles traditionnels – procède des significations qualitatives des substances, formes, directions spatiales, nombres, phénomènes naturels, positions, relations, mouvements et autres propriétés ou états des choses; nous ne traitons pas ici avec des appréciations subjectives, car les qualités cosmiques sont ordonnées en relation à l’Être et en accord avec une hiérarchie qui est plus réelle que l’individu; ils sont, donc indépendants de nos goûts, ou plutôt ils les déterminent dans la mesure ou nous sommes nous-mêmes conformes à l’Être; nous consentant aux qualités dans la mesure où nous-mêmes sommes “qualitatifs”. » [14][spacer height=”20px”]

Ce qui définit la Tradition Primordiale comme un courant majeur dans la croyance religieuse et la philosophie repose dans son utilisation du symbole et son plaidoyer pour l’expérience artistique – la croyance en la puissance d’un quelconque symbole spécifique repose sur l’aspect humain de la croyance le plus basique. La croyance en un dieu sensible ou créateur n’est même pas requise, et par cette explication de la croyance religieuse et du symbolisme il est possible pour même le plus ardent “athéiste” de croire à la Tradition Primordiale. Ainsi, cela est similaire aux pensées épousées par Kant sur le Déisme :[spacer height=”20px”]

Essentiel à tout déisme est l’opinion qu’il y a une chose telle que la religion naturelle ou rationnelle, une religion basée sur la raison naturelle et non sur la révélation surnaturelle […] Kant emphase qu’il n’y a besoin d’aucun devoir envers Dieu pour qu’il y ait religion; il nie également que la cognition théorique de l’existence de Dieu soit requise pour la religion – assez naturellement il pense qu’une telle cognition ne nous est pas disponible.[15] […] cette foi a simplement besoin de l’idée de Dieu… seule la cognition minimum (il est possible qu’il y ait un Dieu) doit être subjectivement suffisante.”[16][spacer height=”20px”]

Un symbole est, bien sûr, seulement une image pour ceux qui ne peuvent pas établir un sens plus profond. Pour ceux qui sont capables d’apprendre ce code difficile, il est raisonnable d’appliquer la citation suivante : ex magna luce in intellectu sequitur magna propensio in voluntate (“d’une grande lumière dans l’entendement suit une grande propension dans la volonté”).[17] Il n’est pas satisfaisant de développer une connaissance rudimentaire du numineux – cela seul n’est pas suffisant pour produire la gnose, qui dans sa manifestation complète doit être saisie à la fois au niveau théorique et au niveau pratique; la Tradition Primordiale étant composée d’idéaux absolus de différentes traditions et chemins, ne prêche pas un strict système de pratiques, mais plutôt prend une posture philosophique concernant une pratique qui peut être appliquée par toute tradition religieuse. Ce qui est préconisé concernant l’élément pratique est similaire à ce qui est trouvé dans l’école de pensée Stoïcienne. Il y avait beaucoup de traités Stoïciens intitulés “Sur les exercices”, et la notion centrale d’askesis, trouvée par exemple chez Epictète, n’impliquait pas tant un “ascétisme” dans le sens moderne du terme qu’un programme pratique d’entraînement, concerné par l'”art de vivre”.[18] La primauté de la pratique, l’importance vitale qui était placée sur l’individu s’embarquant sur un chemin pratique d’auto-transformation, plutôt que simplement s’engageant dans un débat intellectuel ou une analyse philosophique.[19][spacer height=”20px”]

Le but général de tels programmes n’était pas seulement l’illumination intellectuelle, ou la transmission de théorie abstraite, mais une transformation de toute la personne, incluant ses schémas de réponse émotionnelle. Metanoia, une conversion ou changement fondamental du cœur, est le terme grec; chez le stoïcien romain Seneca il apparaît comme un “retournement dans la mentalité” (translatio animi) ou un “changement” (mutatio) du soi. “Je sens, mon cher Lucilius”, dit Seneca, “que je ne suis pas seulement réformé mais transformé” (non tantum emendari sed transfigurari).[20][spacer height=”20px”]

L’intérêt ici fait évidemment partie du problème que Huston Smith saisit plus tôt dans son œuvre La Vérité Oubliée – la philosophie éternelle, dans les formes sous lesquelles elle a existé précédemment, était en danger de devenir sur-intellectualisée, au point où elle était en péril de passer d’un système de religion à une existence en tant que philosophie seule. Donc son but quand il recommande que la philosophie éternelle soit renommée Tradition Primordiale, était une tentative de revitaliser ce qu’il voyait comme un système d’idéologie défaillant – le temps des grands Traditionalistes comme Julius Evola et René Guénon était terminé, et Huston Smith réalisa qu’une nouvelle tactique devait être déployée afin que la philosophie puisse s’étendre au-delà de la portée d’une élite intellectuelle jusque dans la culture mainstream. En un sens, il choisissait d’effectuer un changement dans la nature et l’élocution de la Tradition elle-même. Ici, nous devons aussi tenir compte des avertissements de Guénon que les Traditions peuvent disparaître:[spacer height=”20px”]

« Il est évident que toutes les formes traditionnelles ne procèdent pas directement de la Tradition primordiale, mais que d’autres formes ont dû jouer parfois le rôle d’intermédiaires ; mais ces dernières sont, le plus souvent, de celles qui ont entièrement disparu, et ces transmissions remontent en général à des époques beaucoup trop lointaines pour que l’histoire ordinaire, dont le champ d’investigation est en somme fort limité, puisse en avoir la moindre connaissance, sans compter que les moyens par lesquels elles se sont effectuées ne sont pas de ceux qui peuvent être accessibles à ses méthodes de recherche. » [21][spacer height=”20px”]

Ce passage exemplifie aussi l’interprétation de la Tradition Primordiale encore plus avant – ce n’est pas une seule Tradition spécifique, mais plutôt une couche sous-jacente de vérité universelle qui agit comme une fondation pour que les Traditions puissent en évoluer, et parfois s’y dissoudre. C’est le substrat de la conscience humaine lui-même et il définit la nature des époques et la direction de l’histoire, que l’homme affirme croire en son existence ou pas. Jusqu’à maintenant, l’intérêt pour la religion est en rapide déclin – il se tient au sommet d’une descente et dégénérescence intérieure qui est sans précédent historique; aidée par la détérioration simultanée dans la qualité académique des arts et des humanités, les sciences matérielles se sont élevées à un point de domination totale. Sous une telle égide, la religion, la science de l’esprit, a besoin d’être repensée, reformée, et reconstruite depuis les fondations mêmes de la pensée elle-même pour survivre à cette ère. En tant que telle, la Tradition Primordiale délivre ce qui peut correctement être appelé un argument sui generis pour la religion et la spiritualité contre lequel il n’y a pas de défense à moins d’un rejet pur et simple des concepts fondamentaux des sciences sociales telles que nous les connaissons aujourd’hui – cela s’applique à l’étude de la traduction des symboles comme un argument logique, et se manifeste comme un système de croyance rationnel et humain, par opposition aux arguments plus traditionnels d’une perspective religieuse, comme le modèle téléologique ou l’argument de l’expérience religieuse auquel on a plus souvent recours et que l’on trouve souvent dans les discours philosophiques sur la religion. De cette perspective, il devrait être apparent que le concept de Tradition Primordiale a bien plus en commun avec la mythologie comparative de Georges Dumézil ou l’étude de l’Histoire des Religions comme épousée par l’auteur Mircea Éliade qu’avec les modèles philosophiques couramment acceptés pour le débat religieux. En général, cependant, l’étude de la religion a un niveau académique est en rapide déclin, ce qui se répercute à travers tout le monde moderne – la religion, la science de l’âme, fait face à l’oubli. À l’heure actuelle la religion et la spiritualité doivent prendre position ou font face à une totale extinction au fur et à mesure que la modernité gagne plus de terrain sur le monde privé de l’homme qu’est l’esprit; la seule méthodologie par laquelle on peut promouvoir une quelconque pensée religieuse ou spirituelle en cet âge, est en la restructurant, pour changer la compréhension la plus basique et rudimentaire qu’on les gens de ce que la religion est. Pour citer Huston Smith il ne reste qu’une façon d’achever ceci dans le climat politique et sociologique actuel, “à moins d’une rupture historique qui rendrait la routine infructueuse et nous forcerait à redevenir attentif à ce qui importe le plus, nous attendons de l’art: des métaphysiciens, qui, imprégnés de ce type de vérité qu’est la beauté dans son mode mental, sont (comme Platon) concomitamment poètes”.[22][spacer height=”20px”][spacer height=”20px”]

[1] Huston Smith,  Forgotten Truth: The Primordial Tradition, (New York: Harper Row, 1976) x

[2] Frithjof Schuon, Gnosis: Divine Wisdom, (Middlesex, Perennial Books, 1990), 11

[3] Ibid.,18

[4] Allen M. Wood, Kant’s Deism in Kant’s Philosophy of Religion Reconsidered, ed Philip J. Rossi and Micheal Wreen, (Indiana: Indiana University Press, 1991) 9-10

[5] Frithjof Schuon , Gnosis: Divine Wisdom, 23

[6] René Guénon, La Crise du Monde Moderne, 9
Rene Guenon,  The Crisis of the Modern World, (New York: Sophia Perennis 2004) 7

[7] Huston Smith, Forgotten Truth: The Primordial Tradition, 40

[8] John  Cottingham, The Spiritual Dimension: Religion, Philosophy and Human Value, Cambridge, (CambridgeUniversity Press, 2005) 72

[9]Frithjof Schuon, Spiritual Perspectives and Human Facts, trans. Macleod Matheson, (London: Perennial Books, 1969) 63

[10] John  Cottingham, The Spiritual Dimension: Religion, Philosophy and Human Value, 1

[11]Rose Pfeffer, Nietzsche: Disciple of Dionysus (New Jersey: Associated University Presses, Inc. 1977) 206

[12] John  Cottingham, The Spiritual Dimension: Religion, Philosophy and Human Value, 85

[13] Frithjof Schuon, Spiritual Perspectives and Human Facts, 133

[14]Frithjof Schuon, Gnosis: Divine Wisdom, 92-93

[15]Allen M. Wood, Kant’s Deism in Kant’s Philosophy of Religion Reconsidered, 7

[16] Ibid., 8

[17] John  Cottingham, The Spiritual Dimension: Religion, Philosophy and Human Value, 14

[18] Ibid., 4

[19] Ibid., 5

[20] Ibid., 5

[21] Rene Guenon,  Traditional Forms & Cosmic Cycles,  (New York: Sophia Perennis 2004) 42

[22] Huston Smith, Forgotten Truth: The Primordial Tradition, 36